Des éditos et des compte-rendus libres et indépendants sur les spectacles taurins du sud-ouest.
Je vous livre ici ma traduction d’un article de l’écrivain péruvien Marco Vargas Llosa, publié le 27 12 2006 dans le journal « Diaro El Pais » . Il peut servir d’exemple pour défendre la corrida face à ses détracteurs.
Même si les corridas ont toujours eu des détracteurs, elles n’ont, jusqu’à présent, jamais été en danger de disparaître. En ce moment, cela a changé sous l’effet de la sensibilité croissante de la culture occidentale, symbolisée par l’écologisme, qui développe les thèmes de la protection de la nature et la nécessité de lutter contre la cruauté dont sont victimes les animaux, soit l’envers et l’endroit de la même médaille. La décision de la mairie de Barcelone de se déclarer cité anti-taurine pourrait signifier le début de la fin pour la fiesta. Il convient de se souvenir que depuis un certain temps un projet sommeille au Parlement européen. Ce texte traite de l’interdiction des corridas dans l’Union Européene ; il pourrait être réactivé suite à cette initiative catalane et s’il était soumis au vote, serait sûrement approuvé.
Pourquoi, dans le récent débat suscité actuellement, nous autres défenseurs de la corrida, sommes nous si réticents et si timides, laissant pratiquement le champ libre aux tenants de l’abolition ? Pour une raison toute simple : parce qu’il n’existe pas un obtus ou un fanatique pour nier que la Fiesta des toros, spectacle atteignant parfois une beauté et une intensité indescriptible, et qui possède une forte tradition imprégnant toutes les manifestations de la culture hispanique, présente aussi une part de violence et de cruauté. Cela engendre chez nous, les aficionados un malaise et un déchirement entre le plaisir et l’éthique dans sa version contemporaine.
Bien. Une fois admis ce fait capital selon lequel la Fiesta de toros soumet l’animal à quelques minutes de tourments avant sa mort, ce qui pour certaines personnes reste inadmissible, le débat sur ce thème doit, pour rester cohérent, s’inscrire dans le contexte plus général de la violence exercée sous toutes ses formes contre les animaux ou si seule la violence taurine doit être condamnée. Et que les autres, plus cachées, mais aussi infiniment plus nombreuses et plus féroces, peuvent être considérées comme moins graves. De toutes mes lectures sur ce sujet, seul JM. Caetzee me paraît aller jusqu’au bout des conséquences, comme son alter ego Elizabeth Costello, pour qui les abattoirs où l’on découpe les vaches, moutons, porcs, etc. sont équivalents aux fours crématoires où les nazis brûlaient les juifs. De ce fait, aucun être vivant ne peut être sacrifié sans que cela soit considéré comme un crime. Je me demande combien de partisans de la suppression des corridas sont prêts à aller jusqu’au bout de leurs convictions et accepter de vivre dans le monde confiné au régime végétarien (ou pire, végétalien) radicalement intransigeant d’Elisabeth Costello.
Les ennemis de la tauromachie se trompent en pensant que la Fiesta de toros consiste en un pur exercice de cruauté dans lequel des masses irrationnelles assouviraient une haine atavique contre la bête. En réalité, derrière la fiesta, il existe un culte amoureux et délicat dont le toro est le roi. Le toro de lidia existe à cause des corridas et non l’inverse. Si les corridas cessent, inévitablement tous les élevages de toros braves disparaîtront. C’en sera terminé de la tranquille vie avant le combat, paissant dans les grandes propriétés, les toros n’existeront plus. Et j’ai la faiblesse de croire que, si on leur laissait le choix entre être un toro de lidia ou ne pas être, il est fort possible que ces splendides quadrupèdes, symboles d’énergie vitale depuis la civilisation crétoise, choisiraient d’être ceux qu’ils sont aujourd’hui plutôt que de ne pas être.
Si les abolitionnistes visitaient une ganaderia, ils seraient impressionnés de constater les soins infinis, l’attention et les efforts non mesurés, sans parler du coût matériel, qu’exige l’élevage du toro brave, depuis le ventre de sa mère jusqu’à sa sortie dans l’arène, ainsi que de la liberté et des privilèges dont il jouit. Et, bien que cela puisse paraître paradoxal à certains, c’est seulement dans les pays taurins comme l’Espagne, le Mexique, la Colombie et le Portugal qu’on aime le toro avec passion. C’est pour cela qu’existent ces ganaderias qui s’intègrent dans une tradition et les coutumes locales pour constituer et perpétuer une culture dédiée et épurée dans l’amour de ces animaux qui ont donné naissance à une importante partie de l’œuvre de Garcia Lorca, Hemingway, Goya et Picasso pour ne citer que ces quatre parmi la très importante lignée des artistes de tous les genres pour qui la fiesta fût source d’inspiration et de créations magistrales et qui serait considérablement appauvrie sans elle.
Est-elle plus grave, en termes moraux, la violence qui procède de raisons esthétiques et artistiques que celle qui relève du plaisir du ventre ? Je me le demande après avoir lu l’impressionnant article d’Albert Boadella (ABC du 18 04 2004) traitant de pharisiens ceux qui, horrifiés par les cruautés taurines, réclament la fermeture des plazas et n’ont pas honte, cependant de s’empiffrer de savoureuses charcuteries catalanes. Que requiert la fabrication, actuellement, de cette délicieuse delicatessen méditerranéenne ? Que dix millions de porcs passent toute leur existence, sur à peine deux mètres carrés, en tentant en permanence de maintenir leur équilibre, leurs pattes reposant sur des grilles afin que leurs excréments s’écoulent ? Leur unique mouvement possible se réduisant à incliner légèrement la tête pour manger l’aliment avant que d’être envoyé, dans les mêmes conditions à l’abattoir. Il n’y a pas que les porcs pour être brutalement torturés pour satisfaire des palais humains capricieux. Dans la pratique, il n’existe pas d’animaux comestibles qui, pour accroître l’appétit et le goût du convive, ne soit soumis, dans l’indifférence générale, à une batterie de supplices et atrocités, depuis les palmipèdes gavés pour faire grossir leur foie jusqu’aux langoustes et homards jetés vivants dans l’eau bouillante parce que le spasme de l’agonie finale procure une saveur spéciale à sa chair et aux crabes à qui l’on coupe une patte à la naissance afin que l’autre se déforme et croisse pour offrir plus de nourriture au dégustateur raffiné.
Et que dire de la chasse et de la pêche, sports aussi pratiqués qu’appréciés sur les cinq continents ? Il est vrai que, dans les pays anglo-saxons et particulièrement en Angleterre, on assiste à des campagnes contre la chasse au renard, animal étripé par milliers partout dès l’ouverture pour la seule satisfaction du chasseur de tuer un animal dont on ne mange pas la chair et dont on ne se sert pas de la peau pour se couvrir. Mais il est certain que, si sa reproduction n’est pas contenue dans certaines limites, cela entraînerait des conséquences écologiques dramatiques.
Quant à la pêche, cette activité, jusqu’à présent, n’a pas mobilisé contre elle, excepté pour la chasse à la baleine, les militants du front de défense animal ni les ultras du pacifisme. Je recommande aux adeptes de la littérature sadique, et aux pratiquants du sadisme eux-mêmes, l’article où Luis Maria Anson (« La pêche récréative et les corridas de toros ») publié par la fondation Wellington, avril 2004, décrit en détail la pêche au brochet, dans une rivière qui dévale entre les montagnes suisses. Quoique silencieuse et peu sanglante, la manœuvre comporte un tel raffinement dans la cruauté qu’elle fait dresser les cheveux sur la tête surtout quand à la fin de la longue agonie, avec le palais détruit par un triple hameçon, il se meurt asphyxié, les yeux exorbités, avec des secousses d’agonie filmées au ralenti.
Monde de fous ? Je n’essaie pas ici de démontrer quoique ce soit, par ces exemples qu’on pourrait allonger à l’infini, mais seulement de dire que s’il s’agit de mettre un point final à la violence qu’infligent les êtres humains aux animaux pour se nourrir, se vêtir, se divertir, idéal parfaitement légitime, sain et généreux sans aucun doute, bien qu’aux terrifiantes conséquences, il faut le faire de manière totale et définitive, sans aucune exception, sacrifiant en même temps les toros et les autres animaux, et je suppose, les plaisirs gastronomiques, spécialement pour les carnivores, et les peaux pour les vêtements, les ustensiles et objets en cuir, peau et même renoncer aux campagnes d’éradication de certains insectes et nuisibles (Où est la faute des moustiques qui transmettent le paludisme, où est la responsabilité des rats qui transmettent la peste bubonique ? Extermine-on les porteurs du sida, de la syphilis ou de la tuberculose ?)afin que le monde atteigne cette perfection utopique selon laquelle humains et animaux jouiront des mêmes droits et privilèges. Quoique pas des mêmes devoirs car personne n’ira expliquer à un tigre affamé ou à un serpent de mauvaise humeur qu’il est interdit, de par les lois de la morale, de dévorer un bipède ou de le foudroyer d’une morsure.
Même si cette utopie morale ne s’appliquera jamais, je continuerai à défendre les corridas de toros, pour la beauté et l’émotion qu’elles apportent, sans pour autant nier qu’elles puissent comporter une part de violence et de sang qui peut répugner. Cet aspect peut aussi parfois me déplaire car je suis une personne très pacifique, comme, je le crois, l’immense majorité des aficionados. Ce qui nous émeut et nous réjouit dans une belle corrida, c’est justement cette fascinante combinaison de grâce de technique, d’adresse et d’inspiration chez un torero.et la bravoure, la noblesse et l’élégance d’un toro brave. Dans une bonne faena , ces éléments se combinent, une mystérieuse complicité réunit toro et torero , éclipsant tous les risques contenus, créant des images qui s’accordent avec l’intensité de la musique et à un mouvement s’apparentant à de la danse, à une plastique picturale, et à une profondeur éphémère d’un spectacle théâtral. En mêlant rite et improvisation, il se charge de moments de religiosité, de mythe et de symbolisme qui représentent la condition humaine, ce mystère qui ne donne du sens à notre vie que par par rapport à la mort. Les corridas de toros nous rappellent que, au-delà de la fascination que nous procurent les bonnes après-midi, notre existence est précaire mais que, de part cette fragile et pénible condition qui est la nôtre, elle peut être merveilleuse.