Des éditos et des compte-rendus libres et indépendants sur les spectacles taurins du sud-ouest.
André Viard évoquait avec pertinence dans son éditorial du 5 janvier 2007 de " Terres Taurines" un article d’Albert Boadella paru le 4 janvier 2007 dans le quotidien « El Mundo ». Il s’agit d’une lettre ouverte adressée à Cristina Narbona suite à ses déclarations contre la corrida. Pour ceux qui ne liraient pas le castillan aussi bien que le français en voici, ci-dessous, la traduction.
Contradictions dans la supposée défense des animaux
Madame le ministre de l’Ecologie,
Voici quelques jours, ici même, un article relatait votre satisfaction devant le débat suscité par vos précédentes déclarations sur la tauromachie. Profitant de cette occasion, je me manifeste parce qu’il me plait toujours de débattre sur un thème aussi controversé que la tauromachie, dont la polémique reste vivace à travers les siècles. Cependant, dans le cas qui nous intéresse, je déplore que ce soit vous qui lanciez le débat, car de manière très surprenante, ces critères moraux sur la corrida, vous pourriez les appliquer à l’écologie.
Si je dis cela, c’est parce qu’il n’existe en Espagne aucune autre activité que les toros pour protéger le milieu naturel. Les jugements que formule une ministre de l’exécutif actuel ont pour conséquence finale la criminalisation de quelques citoyens qui assistent à un spectacle légal, de longue tradition, non seulement en Espagne mais également en France, au Portugal et dans cinq pays américains.
Dans votre article, vous avancez des analogies entre l’esclavage ou les violences sur les femmes, en établissant des parallèles avec la cruauté anachronique de la tauromachie et des aficionados. Il ne me semble pas, qu’il rentre dans vos attributions d’appliquer des étiquettes douteuses sur nos goûts artistiques, qui sont, comme vous l’avez vous-même signalé, parfaitement légaux.
Il reste paradoxal qu’une ministre de l’écologie formule des reproches moraux sur la corrida au lieu de la prendre comme exemple mondial d’élevage extensif, de respect du milieu ambiant et écologique, les éleveurs de toros espagnols sont parvenus à protéger cet animal en lui donnant un espace vital incomparable. En revanche, il me surprend que vous citiez la catalogne comme modèle pour la prochaine disparition des taureaux dans cette communauté sans faire état des plus de 10 millions de porcs entassés cruellement. Nous n’avons jamais rencontré dans l’histoire un exemple pareil de mauvais traitement à tant de millions d’animaux en les privant de leur espace vital.
De plus vous savez parfaitement que l’Union européenne a condamné l’Espagne pour la grave contamination par les purins provoquée par cette forme absurde d’élevage intensif dans cette communauté. Une de ses plus funestes conséquences fut la contamination des nappes phréatiques, ce qui représente un énorme désastre écologique dans notre pays où l’eau est un bien compté.
Cette mention de la Catalogne est aussi paradoxale pour un membre du gouvernement espagnol car cela semble méconnaître que les réticences vis-à-vis de la tauromachie en Catalogne ont comme motivation essentielle le refus d’une tradition que ce nationalisme méprise parce qu’elle est espagnole. Ce qui n’empêche pas que Barcelone possède un zoo municipal dont le président de ce camp de concentration animal est un de ceux qui ont le plus vilipendé les corridas. Est-ce qu’aujourd’hui un zoo ne constitue pas une des plus grandes et des plus inutiles tortures de tous les genres d’animaux ?
Dans les autres exemples de disparitions en cours, vous citez la chasse au renard au Royaume-Uni, mais j’ai du mal à percevoir où se situe le parallèle puisque, en aucun cas on ne peut comparer un art de la dimension de la tauromachie, avec ce qu’il a représenté et représente encore dans le patrimoine espagnol et une activité cynégétique plus ou moins enracinée dans la noblesse britannique. Les taureaux sont à ce jour le dernier grand art existant dans le monde occidental et, malgré diverses transformations, il a miraculeusement survécu, depuis l’Antiquité, face à toute intervention politique.
Il s’agit, sans aucun doute, d’un rite dur, cruel comme l’est la vie parce qu’à chaque moment de notre existence, de notre évolution, la cruauté est présente. Cruauté dans la formation d’un danseur, d’un sportif et ne parlons pas de ces petites filles qui pratiquent la gymnastique rythmique pour concourir aux Jeux Olympiques. L’objectif de tous est l’émotion et la beauté. Mais si nous assumons d’être plus qu’un amalgame d’os et d’instincts, nous ne pouvons nous satisfaire d’agir simplement pour survivre comme le fait l’animal. La même raison matérielle qui justifie de manger un filet de viande conforte aussi tout ce qui permet de développer nos capacités mentales, tel l’art ou la recherche scientifique. La souffrance de l’animal n’est pas plus illégitime dans le cadre de la recherche de la beauté et de la vérité que dans celui de la dégustation du filet de bœuf.
Je remarque dans votre article une certaine tendance à vouloir établir une politique égalitaire et pacifiste pour l’humanité. Il s’agit d’une illusion très plaisante, mais malheureusement la mort et la douleur font partie intégrante de la vie. Tenter de cacher ou de présenter une vie sans mort, c’est trahir la vérité.
Se confronter à cette réalité avec des règles aussi belles et indiscutables que celle de la corrida nous impose une réalité difficile à admettre, ce qui fait de la tauromachie un rite moral et instructif. Mais cette morale ne plait pas et je constate qu’au lieu de la vérité, on préfère un cirque en cachant la mort, comme dans le cas des corridas portugaises. Ainsi, Madame, nous parvenons au cœur du problème : le puritanisme. Personne ne doit connaître l’histoire d’une saucisse. La mort est bien dissimulée, et pourtant vous accusez honteusement ceux qui assistent à un acte semblable, de payer pour se délecter de cruautés.
De la même façon que les gens ne mangent pas des almejas vivantes pour le plaisir de les voir souffrir avec le citron, les aficionados ne se rendent pas aux arènes pour se guérir de telles pathologies. Les almejas valent-elles moins qu’un taureau ? Lorsqu’on parle de souffrance et de cruauté, où doit-on situer les limites acceptables ? Au niveau des mouches qui périssent par l’insecticide ? Ou bien du génocide des bactéries par les antibiotiques ? Je serais curieux de connaître la liste des quarante principaux animaux. Un rat compte-t-il moins qu’un chat ?
Sur cette voie, madame la ministre, il ne serait pas étonnant que demain s’impose la nécessité d’en finir avec le sport hippique. Car, selon vos critères si compassionnels, je ne vois pas au nom de quoi un cheval devrait subir une atteinte vexatoire en supportant un exploiteur sur son dos, qui de plus lui donne des coups dans les flancs et l’épuise pour satisfaire des plaisirs bourgeois.
En définitive, dans cette époque de simulations puritaines, les taureaux démontrent plus d’intelligence que par le passé à tel point que je préfère aujourd’hui deux bonnes passes d’Enrique Ponce que la meilleure œuvre de Shakespeare, et je n’appartiens pas plus au PP que vous. Lui qui, indirectement, approuve votre article pour l’inclure dans cette polémique, y mêlant le terrorisme. Soyez tranquille, aux arénes, vous trouverez autant de gens de gauche que de droite, il ne s’agit en aucun cas d’un patrimoine politique.
Cet art est populaire, plus qu’aucun autre en Espagne. Il n’est pas impossible que d’aucuns qui assistent aux corridas appartiennent à un monde en voie de disparition. Un monde primitif aujourd’hui pour beaucoup de gens qui affichent constamment une répulsion à tout signe de cruauté. Cette compassion est admirable, mais je demeure dubitatif devant une philanthropie aussi ostentatoire. Surtout parce que ceux qui m’ont le plus insulté jusqu’alors sont les défenseurs des animaux, et je peux assurer que j’ai été copieusement insulté durant toute ma vie, mais jamais aussi violemment que par les anti-taurins. Il s’agit là de tout le problème de la tauromachie et de la vie : les contradictions. Il en va comme avec les cigares, on n’en a jamais fini.
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Albert Boadella est un auteur théatral, fondateur de la compagnie Els Joglars qui vient de monter son dernier spectacle : « Controversia del toro y del torero »